L’architecture : bien plus qu’une compilation esthétique de matériaux

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Alexandre Goulet, co-fondateur de l’agence GCG architectes et membre du Cercle Hébé, nous sensibilise sur la place de l’architecture dans notre société.

Q1. La France est fière et reconnue pour son patrimoine architectural, et pourtant les Français connaissent mal l’architecture. C’est ce que révèle une étude récente du ministère de la Culture[i]. Alexandre, comment pourrais-tu nous l’expliquer ?

L’architecture est mal connue, justement parce qu’on la réduit à sa seule dimension artistique. Or, l’architecture est bien plus qu’une compilation esthétique de matériaux. Pour la définir au sens large, elle est toute construction qui dépasse l’utilitaire et exprime une culture. Elle interagit avec notamment des questions sociétales, politiques, psychologiques et écologiques. Elle occupe d’ailleurs une place centrale dans notre quotidien : nous vivons en permanence dans l’architecture. Prenons son aspect sociétal et politique qu’illustre bien l’exemple des travaux du Baron Haussmann. Dans le Paris pré-haussmannien, les historiens nous apprennent qu’il n’existait pas une capitale, mais des capitales, avec des quartiers appartenant à ses habitants et artisans ayant leur propre sociologie. La construction des grands axes que l’on connait aujourd’hui a été demandée par Napoléon III dans un but politique : mieux contrôler les manifestations et rendre la ville prestigieuse. En reliant les quartiers, en créant des parcs et des places, ce projet urbain a permis à terme le rassemblement des parisiens et le sentiment d’appartenance à une même ville.

Q2. L’aménagement haussmannien de Paris répondait effectivement à des besoins du XIXe siècle. Aujourd’hui, comment est pensée la ville ?

Aujourd’hui, nous pensons la ville avec un objectif de densification pour limiter l’étalement urbain. Dans ce cadre, le Plan Local d’Urbanisme (PLU), institué par la Loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbains en 2000, définit le projet d’aménagement de la commune. Or, à travers ces PLU, notre réponse face au défi de l’urbanisation se fonde sur une approche quantitative qui présente de nombreux inconvénients. Par exemple, en considérant un périmètre constructible limité, les terrains prennent de la valeur, et les projets de logements, plus lucratifs pour les municipalités, sont favorisés au détriment de projets d’espaces culturels ou naturels. Nous avons pourtant besoin d’un territoire équilibré et de protéger certains espaces verts. Et pour ce faire, l’aménagement de notre territoire devrait aussi être appréhendé par une approche qualitative. A ce titre, nous devrions poursuivre la réflexion du Grand Paris au-delà des infrastructures de transports, maintenant que ces derniers sont en chantier. 

Q3. L’architecture impacte le collectif mais aussi l’individu, comme tu l’évoquais. En quoi a-t-elle une influence psychologique sur chacun ?

L’architecture touche l’ensemble de nos sens et agit sur notre bien-être. Le regard n’est, par exemple, pas seulement touché par son éventuelle beauté. En effet, l’ornement prend en compte les calculs permanents de dimensions qu’effectue l’œil et est pensé de manière à ce que les proportions et les distances soient facilement évaluées, par souci de confort du regard. Une pièce entièrement blanche avec des reliefs peu apparents serait anxiogène pour celui qui s’y trouve. L’homme a besoin de repères pour se sentir bien, et même pour se sentir protégé. Sur ce point, les dimensions d’une architecture ont leur importance, comme l’illustre la piétonisation de la Place de la République de Paris. Le café installé sur la place coupe la perspective et représente un point sur lequel le piéton peut s’adosser psychologiquement. Nous sommes alors rassurés par cet obstacle qui protège d’un potentiel danger.

Q4. Selon toi, quels sont les principaux enjeux de l’architecture aujourd’hui ?

Les enjeux de l’architecture sont nombreux face à l’accroissement de la population et au défi écologique. Les solutions d’avenir sont souvent réduites au seul concept de la Smart city, la ville intelligente à l’aide du Big Data, nous est présenté comme la solution pour l’avenir. Or, je crois que cette proposition ignore une partie fondamentale de l’architecture : elle concerne autant les espaces construits que les espaces non-construits et donne alors une identité au territoire. Aura-t-on encore des paysages et territoires dans lesquels on se reconnait ? L’architecture est un projet politique qui nous concerne tous. C’est la raison pour laquelle j’invite chacun à s’y intéresser. Au regard de ses conséquences multidimensionnelles, les choix urbains d’une ville, d’un département, d’une région, d’un pays appartiennent à l’ensemble de ses habitants et ne devraient pas être réservés à un petit nombre de décideurs.

[i]  Le ministère de la Culture, La culture architecturale des Français, en coédition avec les Presses de Sciences Po, collection « Questions de culture », mars 2018.

Propos recueillis par Caroline Janiak

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