5 questions à Ludovic Subran

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Ludovic Subran est Chef économiste du groupe Allianz. Il a travaillé pour le Ministère de l’Économie et des Finances, les Nations Unies et la Banque mondiale. Ludovic est aussi professeur d’économie à HEC et à Sciences Po Paris. Il a pris le temps de répondre aux questions du Mag portées sur l’économie, permettant de mieux comprendre les mouvements de fond de l’actualité.

Q1. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine constitue l’un des principaux enjeux économiques.  Comment voyez-vous l’issue de la rivalité sino-américaine ?

Si l’on se fie à la théorie politique, les perspectives sont mauvaises. Le politologue Graham Allison nomme « piège de Thucydide » une situation dans laquelle une hégémonie se sent menacée par la montée en puissance d’un pays au sein de sa zone d’influence. Il a démontré que dans seize cas historiques de « piège de Thucydide », douze se sont soldés par un conflit armé, initié par la puissance hégémonique pour maintenir sa position dominante. Cependant, étant pessimiste dans la raison mais optimiste dans l’action, je suis convaincu que le pragmatisme vaincra. D’abord, les dirigeants à la tête des États-Unis et de la Chine, mêlant beaucoup d’égo dans leurs relations, changeront. A présidents différents, une dynamique différente. Ensuite, je crois au rôle conciliateur que peut et doit endosser l’Europe. Enfin, l’interdépendance économique et financière entre ces deux superpuissances réduit les intérêts d’une guerre. Ce n’est donc pas le niveau de tension, préexistant à l’arrivée du président Trump, qui m’inquiète. Dans un contexte de repli sur soi, le risque réside surtout dans le manque de coordination internationale face à une nouvelle crise mondiale d’ordre économique, sanitaire ou écologique.

Q2. Cette rivalité profite-t-elle à un pays ou à un secteur d’activités ?

Non, cela ne profite ni à l’Europe qui aurait pu se substituer aux fournisseurs chinois pour les États-Unis ou aux fournisseurs américains pour la Chine, ni aux pays émergeants qui restent alignés derrière l’une de ces deux grandes puissances. Je n’ai pas vu non plus de business tirant profit de cette guerre commerciale. C’est un jeu perdant-perdant qui créé surtout des incertitudes. Je remarque que le monde des affaires, auparavant immunisé des tensions politiques, est aussi touché par l’incertitude créée par les nouveaux risques de la scène internationale. Les entreprises hésitent davantage à conquérir de nouveaux marchés, surtout dans certains pays dits risqués. Les dirigeants sont déstabilisés par différentes idées reçues démenties par la réalité (Brexit, l’élection de Trump…). L’empirique prend le pas sur ce que l’on pensait acquis comme le libre échange ou les ressources infinies de la planète. Des faisceaux de faits contredisent de nombreuses maquettes analytiques. Or, lorsque l’empirique remplace le dogme, il s’agit des prémices d’une renaissance, d’un nouveau modèle à venir.

Q3. Face à la Chine et aux États-Unis, la puissance économique de l’Europe est à défendre et le pouvoir d’achat ainsi que la réduction du chômage sont les principales préoccupations des Français. Pourtant, l’économie a été absente dans les débats et programmes des élections européennes. Comment l’expliquez-vous ?

Effectivement, c’est la première fois que les programmes étaient si loin des problématiques des affaires, alors que les entreprises sont plus européennes que les Etats. Rappelons que l’Europe a été construite sur des règles de concurrence et le marché unique. Si l’économie n’a pas été au centre des programmes, c’est peut-être parce que les politiques se disent que beaucoup a déjà été fait et que ce sujet est trop loin du quotidien des citoyens. Pourtant, les politiques européennes produisent des effets micro. Par exemple, la zone euro garantie une faible inflation et la Banque européenne d’investissement prêtent notamment à des entreprises françaises ou des collectivités. Je crois que l’on devrait davantage expliquer l’Europe. Au lendemain des élections, la recherche la plus fréquente sur Google a été « quand a lieu le deuxième tour des élections européennes ? ». Ces élections ouvrent de nouveaux enjeux pour la Commission, dans un contexte de minorité de blocage potentiellement importante sur des sujets comme le libre-échange ou la fiscalité. Cette Europe des consensus est-elle armée pour se défendre et porter ses projets ? Je pense qu’elle a été trop portée sur l’harmonisation et la convergence entre les États-membres, aux dépens de projet pour l’avenir. Plutôt que se pointer du doigt, il faudrait que l’on avance ensemble avec un leadership renforcé.

Q4. En France, la croissance attendue en 2019 est plus faible qu’en 2018 en raison d’une baisse de la consommation. Celle-ci est-elle la conséquence du mouvement des gilets jaunes ?

Non, la baisse de consommation est due à la réduction du pouvoir d’achat, l’une des causes du mouvement des gilets jaunes. La croissance de la richesse par habitant a stagné depuis quelques années. Cependant, les mesures prises par le gouvernement suite aux gilets jaunes vont augmenter le pouvoir d’achat en 2019 qui atteindra son plus haut niveau depuis 2010, une année exceptionnelle à cet égard. Je ne suis donc pas inquiet pour le niveau de la consommation cette année, même si elle est poussive. Sans les gilets jaunes, la consommation aurait quand même baissé. D’ailleurs, il y a eu peu d’effets strictement provoqués par ce mouvement, sauf des faillites d’hôtels, de restaurants ou de commerces que l’on compte entre 5000 et 6000 sur 60 000 faillites par an. Le vrai sujet posé par les gilets jaunes est la capacité à poursuivre les réformes dans un environnement politique vulnérable. Quels types de réformes peut-on mener lorsqu’une large base de citoyens est prête à sortir massivement dans la rue ?

Q5. Vous avez préfacé le livre Je comprends (enfin) l’économie : 25 questions qui font l’actu par les économistes nouvelle génération, paru en début d’année. Quelle est pour vous l’erreur économique la plus fréquente ?

Je crois que les Français font trop confiance à l’Etat. Que ce soit pour la gestion de leur épargne ou de leur retraite par exemple. Les Français sont très déresponsabilisés. Ils pensent que l’État est responsable de tout, peut tout et qu’il est ainsi normal de se tourner vers lui. Les Français s’en plaignent mais sont les premiers à appeler l’Etat à intervenir dans leur vie. L’État a alors tendance à sur-régir, ce qui entraine des inefficacités voire des inégalités. Les procédures administratives sont très complexes, rendant l’accès aux services publics compliqués.  Je crois que le rôle d’un État est celui de mettre un cadre pour que chaque citoyen puisse se révéler. Or en France, notre cadre constitue un carcan pour certaines populations et brise la volonté d’évoluer dans l’échelle sociale. Par exemple, on encourage le choix de l’entreprenariat et ensuite, on complique cette initiative. En pensant que l’État est le mieux placé, il devient trop gros, aide mal et produit des externalités négatives. Il existe trop de professions règlementées et protégées, la haute fonction publique est sclérosée et les structures sont rigides. Introduire de la flexibilité dans l’organisation de notre société aiderait à résoudre de nombreuses difficultés.

Propos recueillis par Caroline Janiak en juin 2019