Pourquoi l’Europe a besoin d’un service citoyen universel

Une Europe à la peine qui cherche son public

La construction européenne traverse une profonde crise de confiance, alors même que ses fondements sont menacés par des crises tant internes qu’externes. D’un côté, le Brexit a brisé l’unité de l’Union et offert un symbole aux partis nationalistes qui se renforcent partout en Europe. D’un autre, la crise des réfugiés a mis en avant l’incapacité des Etats-membres à coordonner leurs actions et à appliquer un principe de solidarité indispensable à la construction d’un espace politique commun. L’Union européenne paraît affaiblie et incapable d’apporter une réponse collective aux défis auxquels elle se confronte.

Cette image dégradée alimente un désintérêt croissant des citoyens pour la chose européenne. Depuis 1979, le taux de participation aux élections européennes est passé de 61.99% à 42.61% et le discours anti-européen est devenu de plus en plus commun. Ce retrait du citoyen de la vie de l’Union européenne alimente un cercle vicieux des plus dangereux : plus elle est contestée, moins l’Union est légitime à agir, et cette inertie alimente à son tour son discrédit.

Pourtant, l’Union n’est pas inerte. Les financements européens participent chaque année au développement régional et de nombreuses subventions permettent à des associations, PME et ONG de maintenir leur activité. L’euro a assuré une grande stabilité à l’économie européenne et s’est rapidement imposée comme une valeur refuge. Si elle est controversée, la PAC a tout de même préservé l’indépendance alimentaire du continent et fait vivre des milliers d’agriculteurs partout en Europe. Toutes ces réussites sont indéniables et peuvent être argumentées par la statistique, mais laissent l’électeur européen indifférent. L’argument économique est trop vite perçu comme technocratique, et s’il peut convaincre de ne pas quitter l’Union, il ne suffit pas à donner envie d’y rester.

Erasmus, un programme humain créateur d’adhésion

Malgré tout, un programme européen se distingue par sa grande popularité chez les citoyens de l’Union : Erasmus.

Erasmus a permis, depuis sa création en 1987, à plus de 4 millions d’étudiants d’effectuer un échange universitaire dans un pays européen. Le programme est coûteux, avec un budget de près de 15 milliards d’euros, et son impact sur l’employabilité des bénéficiaires a été très critiqué dernièrement. Pourtant, malgré une rentabilité économique discutable, Erasmus s’est imposé comme un des programmes européens les plus identifiés et appréciés. En France, près de 3 personnes sur 4 connaissent l’existence du dispositif, 80% de ceux qui n’y ont pas participé le regrettent et 100% des bénéficiaires le recommandent !

Mais comment expliquer l’adhésion des européens autour d’un programme dont les retombées économiques sont discutables ?  La réponse est à trouver en dehors d’un cadre rationnel économique: à la différence des autres programmes européens, Erasmus s’inscrit dans la vie du citoyen de manière tangible et « réelle ». Par ce dispositif, l’Europe n’offre pas un moyen de financement ou une devise solide, mais une expérience citoyenne dont les bienfaits dépassent largement l’intérêt économique ou professionnel. En s’inspirant de ce succès, comment aller plus loin pour faire se rencontrer le citoyen et l’Union européenne ?

L’universalité : aller plus loin, être plus juste

Pour amplifier l’effet d’adhésion du programme Erasmus, il conviendrait d’abord d’en élargir l’audience. Jusqu’à la création du programme Erasmus + en 2014, le dispositif ne concernait que les étudiants de l’enseignement supérieur. Or, ce public-cible connait une surreprésentation des jeunes issus de catégories socio-professionnelles supérieures, au détriment des filles et fils d’ouvriers ou d’agriculteurs. Ainsi, les enfants d’ouvriers représentent 11% des effectifs de l’enseignement supérieur, soit trois fois moins que leur part chez les jeunes de 18 à 23 ans. Cette première barrière à l’entrée éloigne ce public de l’Union européenne, au profit de celui dont l’adhésion à l’Union est sociologiquement plus ancrée.

La création d’Erasmus +, en ouvrant l’accès du programme à l’enseignement scolaire et professionnel va dans le sens de la réduction de cette inégalité à l’entrée. Pourtant, une seconde barrière se dresse après celle de la sélection : celle de la capacité économique à réaliser une année à l’étranger. Avec une bourse accordée par l’Union européenne allant de 150 à 300 euros par mois, la participation au programme Erasmus demande une capacité d’autofinancement considérable. Des mécanismes de subventions complémentaires existent au niveau des municipalités et des régions, mais, là encore, les inégalités sociodémographiques conditionnent la participation au programme.

Si l’Union veut créer un lien entre ses institutions et les citoyens européens, elle ne peut accepter que la part de la population qui lui est potentiellement la plus hostile soit exclue du dispositif qui génère le plus d’adhésion. Face à ce constat, le décideur européen doit tendre vers un objectif premier : l’universalité.

Le Service Citoyen comme bras armé de l’action sociale de l’UE

En ciblant tous les citoyens atteignant l’âge de la majorité, le Service Citoyen élargit le spectre du public-cible pour atteindre l’ensemble d’une génération, sans distinction de catégorie socio-professionnelle ou de parcours scolaire/universitaire.

Universel dans son déploiement, le Service Citoyen Européen encouragerait la rencontre entre jeunes de milieux sociaux différents et participerait à l’émergence d’un espace civique européen. Il offrirait un espace d’échange culturel inédit et représentatif de ce que l’Europe est, ou devrait être. Dispositif majeur de la politique sociale européenne, il serait l’outil de création d’une citoyenneté européenne ouverte et multiculturelle.

De plus, et à la différence de l’échange universitaire, le service citoyen est producteur de richesse. Selon la forme qu’il prend, il peut participer à l’action sociale, environnementale et culturelle, ou encore s’intégrer dans le développement économique des territoires. Les externalités positives inhérentes au service citoyen lui donnent une pertinence économique qui peut justifier une attribution de solde plus conséquente que la bourse Erasmus actuelle.

L’intérêt d’un tel dispositif dépasse néanmoins les seuls bénéfices sur l’adhésion à l’UE et le développement d’une citoyenneté européenne. En effet, on peut aisément imaginer comment un programme d’une telle ampleur pourrait servir à de grands projets autour de la transition énergétique et agricole, ou encore dans le domaine de l’action sociale et de la solidarité. En impliquant le citoyen au cœur de la vie communautaire, les projets bénéficieraient en outres d’une importante visibilité au sein de l’Union. Cette proposition est par ailleurs en cohérence avec les objectifs affichés lors du sommet de Göteborg qui s’est tenu le vendredi 17 Novembre, dans la mesure où elle offrirait un outil permettant de concrétiser une politique sociale européenne ambitieuse.

Et maintenant ?

La question de la faisabilité économique d’un tel projet se pose naturellement. Il est évident que les Etats-membres de l’Union ne voudront pas financer directement un programme si important. Pour le réaliser, l’Europe devra dégager elle-même un budget suffisant. Mais, comme présenté dans cet article du Mag, des moyens existent pour dégager de nouvelles ressources propres à l’échelle de l’Union européenne. De plus, l’UE a tout intérêt à être le financeur direct du programme pour pouvoir s’en attribuer la paternité et le crédit.

La problématique de l’organisation est toute aussi majeure. La réalisation d’un tel programme nécessitera une planification particulièrement complexe pour organiser les déplacements, identifier les missions et trouver les structures d’encadrement des citoyens effectuant leur service. L’Union européenne pourra se baser pour cela sur la structure du Service Volontaire Européen (SVE), micro-dispositif existant qui préfigure le Service Citoyen que nous venons de présenter. Si la tâche est ardue, elle est largement à notre portée, et l’enjeu en vaut la peine. Alors qu’attendons-nous ?

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