Interview exclusive de Mounir Mahjoubi, Président du Conseil National du Numérique

Mounir Mahjoubi, photo tous droits réservés

« Je note déjà que le numérique n’est malheureusement pas un sujet de débat aujourd’hui pour la présidentielle, alors que ce sujet sera important pour le prochain gouvernement, il lui faudra un plan sur le numérique en France. »

Mounir Mahjoubi est le Président du Conseil National du Numérique (CNNum) mais aussi Co-fondateur de la société French Bureau et de la Ruche Qui Dit Oui. 

Décris-nous ton parcours et notamment l’étincelle qui t’a fait évoluer dans la vie professionnelle, politique et dans l’entrepreneuriat du numérique.

Il y a eu pour moi deux éléments essentiels :

L’arrivée d’Internet au Palais de la Découverte en 1994, sous la forme d’un cybercafé. Je suis venu dans cet espace avec 5-6 amis tous les samedis et dimanches, il y avait une ambiance incroyable ! Les gens venaient en réalisant l’aspect révolutionnaire de communiquer avec une autre personne à l’autre bout de la planète. Une des animatrices qui travaillait sur place est aussi membre du CNNum aujourd’hui, nous adorons nous rappeler de cette époque. Je venais avec des disquettes afin de télécharger les pages web sur place, pour ensuite les lire à la maison sous Windows 3 (rires).

A partir de 16 ans, je suis allé travailler chez Club Internet tous les weekends. Je suis devenu délégué syndical afin de m’investir pour les membres du personnel. Les machines et les services étaient de plus en plus automatisés, on évoluait vers une phase d’hyper-industrialisation déshumanisée… ceci a révélé mon engagement politique.

J’ai ensuite été titulaire d’une maitrise de droit à la Sorbonne puis d’un master d’économie et de finance à Sciences Po Paris. J’ai réalisé un stage en cabinet d’avocat, et ai été engagé auprès de la CFDT.

Pour toi, l’engagement citoyen s’est notamment manifesté par Internet et le numérique. Considères-tu que ces deux notions puissent être liées ?

Tout à fait, en ce qui me concerne le numérique et l’engagement citoyen sont nés au même endroit. Le numérique est mon métier, mon outil, mon levier d’action pour un engagement politique. Faire grandir le numérique, c’est se préoccuper des citoyens.

A une époque, les hommes politiques se préoccupaient peu des nouvelles technologies, or selon moi le numérique a des conséquences politiques, pour les gens, pour la société. J’attache de l’importance à un projet de société qui ne soit pas discriminant, entre ceux qui sont en avance et qui s’en servent à des fins personnelles, pour aller plus vite que les autres, et ceux qui sont en retrait et qui ont du mal à suivre une société de plus en plus numérisée.

Quelle était la nature de ton engagement politique avec Ségolène Royal et François Hollande. Comment as-tu eu l’opportunité de proposer ton appui et comment ton action s’est-elle traduite concrètement ?

Mon engagement politique a commencé lors de la campagne de Ségolène Royal. En 2005, la gauche remporte les régionales et la primaire se prépare. Je vois en Ségolène Royal une femme moderne, qui se démarque, qui parle déjà de démocratie participative. A l’époque, j’avais tenté de créer une entreprise. Etant entrepreneur, syndicaliste, et ayant fait des études, je me suis naturellement reconnu en elle, et dans la mouvance social-libérale. Pour moi, il faut laisser les gens entreprendre et maintenir le social en maintenant un certain niveau d’imposition pour financer le collectif national. Je me suis donc très bien senti au Parti Socialiste et dans la famille des socio-démocrates, qui préconisent de libéraliser l’économie et répartir les richesses créées à un très haut niveau. Cependant, en dehors des Strauss-Kahniens et de Ségolène, ces opinions étaient encore peu audibles.

Je ne le connaissais pas à l’époque, mais le fils de Ségolène, Thomas Hollande, était à l’Université Paris 1 avec moi. Je suis allé le voir en lui exprimant ma volonté de soutenir sa mère, il voulait en faire autant (ce qui n’était pas le cas des deux autres frères et sœurs).

Thomas et moi avons rencontré les gens de l’association « Désirs d’avenir », les soutiens officiels de Ségolène. Il s’agissait d’une grosse machine, avec beaucoup de personnes qui gravitaient autour, un QG et un Comité. Ségolène nous a proposé de créer quelque chose qui lie les gens entre eux, notamment la jeunesse, et directement avec elle. Nous avons eu la liberté de concevoir la plateforme segosphere.net, une sorte de réseau social avant l’heure (il n’y avait pas encore Facebook). Il s’agissait de quelque chose de plus « alternatif » que « Désirs d’avenir », et cela a très bien fonctionné.

J’ai ensuite été à l’origine du site web officiel de François Hollande pour sa campagne en 2012.

Tu étais donc au début de l’Internet politique et participatif. Comment juges-tu l’action du gouvernement actuel sur le développement de la politique du numérique ?

Tout d’abord, il faut différencier trois choses lorsque l’on parle de numérique :

Il y a l’économie numérique, qui se réfère aux startups en premier lieu. Sur ce sujet-là, le gouvernement a été exemplaire, entre Fleur Pellerin et Axelle Lemaire, nous avons réalisé beaucoup de choses : création de la French Tech, des solutions de financement, l’aide à l’internationalisation des startups, le fait que le numérique soit un vrai sujet porté par le gouvernement…

Il y a l’Internet de l’administration, en prenant en compte la question de la numérisation des services publics. Sur ce point, on n’est pas mauvais : nous avons le meilleur service public numérique de fiscalité au monde. Il y a très peu de pays qui permettent de déclarer ses impôts aussi facilement en ligne.

Là où nous n’avons pas été bon, c’est au niveau de la précarisation de l’accès au service physique. Nous avons en effet numérisé en fermant des guichets, sans financer suffisamment l’accompagnement et l’accès au service pour les gens pour qui Internet représente un handicap. Il y a par exemple des gens pour qui la CAF est un point d’accueil important, qui ont besoin d’interlocuteurs et d’échanges directs rassurants. Il faut donc continuer à avancer sur l’inclusion du numérique pour les plus exclus (20% de la population environ). La stratégie est de réussir à autonomiser les gens et gérer la prise en charge des « hyper exclus » qui ne peuvent absolument pas utiliser Internet.

La présidentielle va se jouer très bientôt. Jusqu’à quand va durer ton mandat ? Quels sont tes accomplissements et tes objectifs pour le CNNUm ?

Je note déjà que le numérique n’est malheureusement pas un sujet de débat aujourd’hui pour la présidentielle, alors que ce sujet sera important pour le prochain gouvernement, il lui faudra un plan sur le numérique en France.

Mon mandat a démarré en janvier 2016, après 3 ans de présidence de Benoît Thieulin. J’ai de grandes chances de finir mon mandat si François Hollande n’est pas réélu.

Concernant mon action à la présidence du CNNum, j’ai insisté sur le fait de ne plus faire de rapports mais plus sur l’accompagnement et l’action politique et publique. Je souhaitais en effet favoriser l’efficacité et l’action concrète de transformation numérique des acteurs de ce pays.

Par exemple, nous avons notamment travaillé sur la transformation numérique des universités, de l’enseignement supérieur, des entreprises et PME.

Concernant le volet ESR (Enseignement Supérieur et Recherche), nous avons mis en place une nouvelle méthode, contrairement à la publication d’un rapport : nous avons développé une matrice référentielle sur 5 grands piliers. Pour chacune de ces 5 thématiques le CNNum propose un type d’actions, afin de mettre en place notamment une démarche consultative. L’idée est d’associer des étudiants, des administratifs et des professeurs ensemble pour réaliser une stratégie numérique propre à leur établissement. La méthode décrit comment consulter les parties prenantes, quel type d’actions à mettre en place pour évaluer le besoin et co-développer une stratégie en commun. Il s’agit d’un très bon outil d’autodiagnostic, avec des recommandations de méthodologie du CNNum qui se base sur consultation.

Cette nouvelle méthode a déjà été appliquée à Paris Dauphine et l’Université de Picardie.

En revanche, la CNNum fournit la méthode et initie le projet mais au bout d’un moment elle laisse la place à l’administration pour porter le projet jusqu’au bout. Le CNNum a reçu un financement permettant à 4 universités de mener ce diagnostic et d’avancer en ce sens.

Concernant les PME, il s’agit presque de la même chose. L’objectif pour nous est de les aider à se transformer, à identifier les raisons pour lesquelles elles ne l’ont pas fait avant, quels sont les freins et tabous, et surtout leur permettre d’identifier les opportunités nouvelles.

J’attends la décision de Michel Sapin pour savoir s’il soutient financièrement le projet, mais il a annoncé qu’il suivrait car il s’agit d’un volet très important. En effet, seules 16% des entreprises françaises (PME) se sont à ce jour engagées dans le numérique, et moins de 12% font du e-commerce c’est très peu. Ceci place la France dans le dernier tiers de l’Europe.

Nous avons ainsi développé 5 pistes de travail et d’action, en collaboration avec la direction générale des entreprises (DGE qui correspond à 7000 personnes à Bercy). La coopération des institutions entre elles rend le travail plus efficace que la simple publication d’un rapport et de recommandations. Nous souhaitons créer un réseau national d’accompagnateurs et d’ambassadeurs ainsi qu’une plateforme en ligne. Nous travaillons également avec Business France, qui est un important organe d’accompagnement des startups et entreprises à l’international, pour améliorer le e-commerce et le e-export. Le but est de les aider à mieux vendre à l’étranger.

Pour résumer, mon rôle est d’initier les projets, transférer les compétences et l’expertise.

Tu as mentionné Business France concernant la concurrence internationale. A ce titre, comment vois-tu le manque de géants du numérique en France et en Europe ? Est-ce que l’Etat a un rôle à jouer dans l’équilibrage de la concurrence sur les champions du numérique ?

En ce qui me concerne, je suis très sévère avec Google, Apple, Facebook et Amazon. Ils ont certes révolutionné le numérique et offre une qualité de service incroyable mais ils doivent mieux protéger les données et payer les impôts.

Il nous manque en France une entreprise innovante dans le numérique de ce niveau-là, qui propose des services comparables. De plus, je ne suis pas très fan du passage des entreprises françaises à de très grandes tailles, ni aux grosses levées de fond de plus de 400 millions d’euros, si le service rendu n’est pas majeur. Je ne suis pas sûr aujourd’hui de voir émerger ce type de service qui puisse concurrencer les géants du numérique.

Les Allemands ont en revanche une stratégie nationale pour créer de nouvelles licornes. Ils ont par exemple développé le Google/Facebook du B-to-B, des plateformes qui favorisent et optimisent la mise en relation des industriels et prestataires entre eux. Ils ont raison car les Américains ne sont pas bons sur ce sujet et que personne d’autre ne s’occupe de ça ailleurs. Les Allemands créent ainsi des entreprises qui deviennent les plus gros intermédiaires de l’outsourcing du B-to-B au niveau européen, et essaient de l’exporter : c’est une stratégie intéressante. En Allemagne, les PME se réunissent souvent entre elles et mettent en place des stratégies communes, avec l’œil bienveillant du Ministère. C’est plus rare en France.

Quelle exposition ferais-tu aujourd’hui au Palais de la Découverte, plus de 20 ans après tes premiers pas dans le numérique ?

Ce que je souhaite mettre aujourd’hui en place, c’est permettre aux gens de faire plus de hardware et de programmation. La miniaturisation a fait beaucoup de mal car elle nous a fait oublier qu’il y avait des composants et des systèmes à l’intérieur, dont nous avons perdu conscience. Nous devons inciter les jeunes à s’impliquer dans des ateliers de design technique, les faire fabriquer des objets technologiques et apprendre à coder.

Quelles sont les évolutions des mentalités et de la prise de conscience au sein de l’Etat de l’importance du numérique ?

L’Etat est en train de recruter massivement des profils IT afin de ne plus être dépendant des prestataires et mieux porter les projets. J’aimerais qu’il y ait au sein de l’Etat un grand département IT, des carrières IT trans-administrations. Nous aurions ainsi des personnes de haut niveau, capables de faire face aux prestataires en tant que maîtres d’œuvre. Tous les pays sont en retard dans ce domaine en effet, à part les très petits pays, comme l’Estonie, qui put inventer une démocratie et une administration numérisée, avec de jeunes gens et des compétences dans le numérique. J’adore ce modèle Estonien.

Pour finir, quels conseils donnerais-tu aux futurs entrepreneurs qui souhaitent se lancer dans le numérique ?

Mes conseils portent sur 3 démarches essentielles à mes yeux :

Devenir bon techniquement, développer des « hard skills » et apprendre à coder, surtout si on ne vient pas de l’IT. Il faut devenir un bon maître d’œuvre, et ne pas compter uniquement sur un cahier des charges en espérant qu’un développeur le fasse correctement. Tu dois au moins comprendre l’architecture, lorsque les gens cherchent un codeur ou un « dev », ça ne marche pas bien… En 40h de formation, on peut efficacement se déniaiser de la programmation.

Développer une curiosité absolue : il faut s’intéresser aux articles, lire quotidiennement 2-3 h, avec une vingtaine de sources, avoir les bons amis sur Facebook et Twitter afin d’être toujours nourri d’informations.

Avoir l’amour des gens et développer l’empathie. Il faut aimer écouter les clients, les associés, aller aux évènements, avoir des amis business, des amis en avance sur toi (plus vieux) et entretenir régulièrement ces relations.

Le Conseil national du numérique (CNNum) est un organisme consultatif français créé le 29 avril 2011, ayant pour mission de formuler de manière indépendante et de rendre publics des avis et des recommandations sur toute question relative à l’impact du numérique sur la société et sur l’économie. À cette fin, il organise des concertations régulières, au niveau national et territorial, avec les élus, la société civile et le monde économique. Il peut être consulté par le Gouvernement sur tout projet de disposition législative ou réglementaire dans le domaine du numérique.

Interview réalisée par Rémy Duvillard et Arthur Renaud .

Un commentaire

  1. Bonjour nous vous félicitons pour la qualité de votre vision. Nous aimerions vous présenter les opinions de Jean-Louis SCHUK, candidat aux prochaines élections de 2017 pour le Rhône, via un ensemble d’articles politiques. Merci, la section communication de Jean-Louis SCHUK.

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