Visage d’une génération : Yahya Fallah, un visionnaire bien dans ses baskets

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Serial entrepreneur un brin hyperactif, Yahya Fallah touche à tous les domaines, sans se donner de limite, mais en gardant toujours une même ligne directrice : construire une société plus équilibrée. Cette rencontre se veut une introduction à une série d’article sur le rapport qu’entretien notre génération au travail : comment nous voulons réinventer notre espace de travail, l’entreprise, les rapports hiérarchiques, la notion de carrière et bien sûr l’économie. Message bienveillant à nos ainés 😉

Des salles de marché aux salades bio -mais au fond, on sert à quoi ?

Après une école de commerce, Yahya démarre sa carrière en finance de marché. Bien loin du discours souvent négatif et condescendant des traders repentis, Yahya garde un souvenir constructif de cette expérience : « en salle de marché, le trader a une place privilégié pour observer le monde. Il a la liberté de s’intéresser à tout et passe la majorité de son temps à lire, regarder les news, rencontrer des gens pour comprendre les enjeux politiques, géopolitiques, macro et micro économiques, dans le but d’anticiper… ». Effectivement, on est loin des clichés du loup de Wall Street.

C’est à ce poste d’observation que Yahya fait le constat que l’on a tous –plus ou moins- fait : ok, il y a clairement des choses à améliorer dans cette société, mais moi, concrètement, je fais quoi ?
Quand d’autres vont choisir –en vrac- l’engagement politique, construire une famille, faire du bénévolat, manger bio ou se déplacer en vélo, Yahya lui choisit l’entrepreneuriat.

Il démarre avec un salade bar bio à Strasbourg (toujours en activité, si vous passez Vert Ici) avant de se lancer dans Equal for All et quitter le Trading.

Edward Freeman en sneakers -la théorie des parties prenantes.

Yahya cite beaucoup Freeman, philosophe et universitaire américain qui a développé la Théorie des Parties Prenantes [1], une théorie révolutionnaire qui dégomme le modèle dominant imposé par Friedman (« à ne pas confondre, please »). En effet, selon Freeman, l’objectif d’une entreprise est de répondre aux besoins de toutes les personnes impactées par ses actions : clients, voisins, fournisseurs, salariés, gouvernement…ce qui permettra de créer de la valeur et donc du profit. Un peu de bon sens ? On est d’accord, sauf que pour l’instant, l’équation a été largement simplifiée à « profit » et « actionnaires ». Comme le souligne Yahya, « cette complexité offre des opportunités extraordinaires. On a tendance à croire que l’on est dans un système de vases communicants (exemples : si j’enlève aux employés je pourrai donner plus aux actionnaires et inversement), mais en réalité il s’agit d’un immense jeu de synergies et de création de valeur. Mais ça, on l’oublie.» Il nous met aussi en garde, pour ne pas faire d’amalgame : « Freeman était un libérale pas un socialiste ». En effet, sa théorie est fondée sur la croyance que les individus sont capables de s’organiser et de s’accorder tous seuls.

En partant de ça, Yahya cofonde avec Jimmy, Nicolas et Jean-Loup, Equal for All, une marque de baskets qui prend en compte ses clients, ses ateliers, la logistique, l’environnement mais aussi la société et l’éducation. Ces deux dernières parties prenantes se retrouvent à travers leurs projets, au cœur de leur proposition de valeur. En effet, l’entreprise utilise 50% de ses revenus pour des actions qu’elle développe directement. Yahya précise : « c’est bien dans l’ADN d’Equal de partager: le premier projet est né un mois après avoir vendu notre première paire de baskets. Il ne s’agit pas de redistribution, ces projets sont au centre de ce que l’on fait. Et même s’ils sont fondamentaux, tout est lié et important : aussi bien les clients que la qualité de la chaussure, que nos marges… Equal for all n’est pas une asso, c’est une SAS qui doit faire de l’argent ! ».

Vous me direz, c’est bien beau tout ça, mais bon, ce n’est pas un peu compliqué aujourd’hui de faire les choses de manière responsable ? Yahya vous répondra que si. Mais à vous de voir ces contraintes comme des opportunités de créativité, de stimulateurs de motivation et d’imagination pour les équipes travaillant dans votre boite.

J’ai tendance à croire –ou espérer- que notre génération est intrinsèquement plus sensible à ces concepts et tout ce qui en découle : économie sociale et solidaire, entrepreneuriat social, entrepreneuriat eco-responsable, économie collaborative…Tous ces concepts nous sont maintenant familiers. Si l’on s’intéresse seulement au marché des baskets, Equal for All n’est pas le seul à avoir exploité le filon : Faguo plante un arbre pour chaque paire achetée, Veja s’attache à confectionner ses sneakers dans des materiaux eco-responsables, Twins for peace, offrira une paire de chaussures à un enfant si vous vous chaussez chez eux et la plus jeune Panafrica a développé son projet Walkforschool.

Yahya acquiesce, mais me rappelle que ces concepts n’ont pas été inventés par notre génération. « En réalité, ces modèles économiques existaient par le passé mais de nouveaux modèles les ont balayés notamment lors de la révolution industrielle». Bref, des modèles vintages que l’on remet au goût du jour (Friedman : O – Freeman : 1)

L’éducation par l’experience

Equal for All ça marche, et clairement, Yahya n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. C’est bien sûr par l’éducation qu’une société se façonne.

Toujours dans cette idée d’inclure toutes les parties prenantes, il s’est penché sur la transmission de son expérience et de ses valeurs pour inspirer, ce qu’il fait régulièrement en intervenant dans des écoles (« quelle vision donnes-tu aux jeunes qui vont diriger les boites dans le futur ? »)

Par ailleurs, il a co-fondé avec Thomas Fraudet, SEVEN « un cabinet de conseil passionné par l’éducation, le plaisir et le rythme, qui développe et anime des formations innovantes et interactives». Il propose ses projets innovants aux grandes écoles (l’Essec, ESCP, NEOMA…) mais aussi aux entreprises et leurs employés pour leur apprendre à manier ces concepts par l’expérience. Finis la formation en mode cours magistral boring, avec SEVEN, on vous projette dans l’univers du GIGN pour apprendre à négocier en cas de prise d’otage (vécu par les collaborateurs de Natixis !)

L’espace de travail comme lieu d’échanges et de créativité

Dernière brique de son univers : HOME, un openspace au cœur de Paris qui accueille des entrepreneurs qu’il soutient, avec qui il partage les mêmes valeurs et la même vision d’une société plus équilibrée et plus juste. L’idée de mutualiser cet espace de travail est venu d’un souci d’optimisation des coûts mais aussi et surtout, par la conviction qu’être entouré d’autres entrepreneurs et une source d’inspiration et d’énergie.

Les startupers sont sélectionnés en fonction de leurs valeurs, vision et la solidité de leur projet. Ensuite, moyennant une petite contribution, ils bénéficient d’un lieu de travail ou chacun s’entraide : coaching avec SEVEN, partage de business, synergies, accompagnement sur la levée de fonds…
Bien entendu, pas d’horaires établis, chacun travail a l’heure qui lui convient, à son rythme.
L’avantage d’un tel lieu est évident : communication plus fluide, gain de temps, confiance, compréhension réciproque des différentes organisations…

C’est aussi un moyen de soutenir l’entrepreneuriat français, à la façon d’un incubateur ou un accélérateur de startups, ce qu’il a vocation à devenir dans un futur proche.
On a hâte de découvrir ce nouveau projet !

[1] Freeman, R. Edward (1984). Strategic Management: A stakeholder approach. Boston: Pitman. ISBN 0-273-01913-9.

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Cécilia Gouby pour le Cercle Hébé
Program Manager – Startups Offer & Incubators Partnerships at Microsoft

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