La jeunesse doit renouer avec ses valeurs

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“70% des français sont hostiles à l’immigration” assénait Eric Zemmour lors d’un récent débat face à Jean Christophe Cambadéllisle Premier secrétaire du Parti socialiste. Si les chiffres avancés par le célèbre polémiste réactionnaire n’étaient appuyés par aucune étude, il faut admettre qu’une majorité de la population partage son avis en la matière. Qu’est devenue alors cette jeunesse citoyenne du monde, humaniste et “droit-de l’hommiste” qui arborait la petite main jaune au début des années 80 ?

Une fracture au sein de la jeunesse

Les études sociologiques révèlent une fracture au sein de la jeunesse identique à celle qui est désormais patente au sein de la population globale. La génération des 18-35 ans est scindée entre d’une part une jeunesse diplômée, libérale et urbaine qui souscrit à des valeurs d’ouverture sur le monde, d’effacement des frontières et, d’autre part, une jeunesse populaire, péri-urbaine ou rurale farouchement hostile à la mondialisation, qui affirme des valeurs traditionnelles comprenant patriotisme et refus de l’immigration. Le clivage générationnel issu des années 60 entre une jeunesse solidaire à l’égard des pays du sud, sansfrontiériste et pacifiste et ses aînés moins idéalistes et plus conservateurs, semble complètement obsolète. La droitisation de la jeunesse est aujourd’hui incontestable. Le FN est arrivé en tête chez les 18-24 ans au premier tour des dernières élections régionales. Au sein des Républicains, le mouvement “Droite Forte” fédère le plus grand nombre de jeunes militants.

La jeunesse libérale, elle-même, se déchire sur la question de l’Islam. Une partie rejoint les thèses d’Emmanuel Todd. Elle considère que l’Islam est la religion d’un sous prolétariat issu de l’immigration, victime du racisme et de l’intolérance des “français de souche’. Elle refuse de distinguer les immigrés musulmans des autres. Cette infime minorité largement représentée au sein du mouvement Nuit debout, est composée essentiellement de jeunes militants Front de gauche et écologistes et de syndicalistes étudiants. Elle s’indigne contre le traitement réservé aux immigrés à Calais, vilipende l’état d’urgence et la fermeture provisoire des frontières. Son soutien à l’espace Schengen et au droit d’asile est indéféctible. Elle est scandalisée par le démantèlement de la “jungle de Calais” ordonné par Bernard Cazeneuve. Une autre partie, majoritaire, est beaucoup plus mitigée. Elle entend certes la souffrance des victimes des conflits du Moyen-Orient, elle reconnaît la progression de l’islamophobie dans notre pays mais voit tout de même dans l’islam une entrave à la laicité, à l’émancipation des femmes, aux libertés fondamentales et aux droits des homosexuels. Elle s’inquiète face à la montée de l’antisémistisme (sur fond d’importation du conflit Israelo-Palestinien) dans nos banlieues. L’écrivain jamaïcain Marlon James distingue cette jeunesse qui, simplement “non-raciste”, se contente de condamner les propos de l’extreme droite, de celle qui continue de militer activement pour la cause antiraciste.

Une partie de la jeunesse française est attachée à des valeurs d’ouverture sur le monde, car elle aspire elle-même à accomplir son destin en dehors de l’hexagone. Des milliers de jeunes s’exilent chaque année à Londres, au Canada ou aux Etats-unis pour poursuivre des études supérieures, effectuer des stages ou s’installer définitivement. Paradoxalement, tandis que la jeunesse se replie sur des positions conservatrices au regard des sujets régaliens, sa propension à concevoir son avenir à l’étranger augmente. La génération “Erasmus” est face à une contradiction de taille: elle souhaite bénéficier des avantages de la libre circulation des personnes qu’elle refuse aux ressortissants des pays en développement. Elle considère l’immigration comme une cause du chômage mais n’hésite pas à s’expatrier pour trouver un emploi. Car même cette jeunesse qui se revendique “internationale”, émigre très peu en dehors de l’occident. En 2015, parmi les jeunes qui ont passé un semestre d’échange universitaire, plus de 80% ont choisi l’Unione Européenne ou l’Amérique du Nord comme destination.

Le sentiment de « submersion »

En 1997, Lionel Jospin, tout juste nommé Premier Ministre évoquait maladroitement le “sentiment d’insécurité” des français, qui selon lui ne reflétait pas la réalité des “quartiers”. Cette expression qui suscita l’ire des responsables RPR et FN, traduisait le malaise qui s’était installé au sein de la gauche parlementaire sur ce sujet. Quinze ans plus tard, le nouveau locataire de Beauvau puis de Matignon, Manuel Valls, conscient de l’évolution de la société française y compris la jeunesse sur les thèmes régaliens, mit un point d’honneur à ne pas commettre la même erreur. A l’instar de son prédécesseur Michel Rocard il préconisa une politique de contrôle des frontières, allant jusqu’à prononcer un réquisitoire contre la politique migratoire d’Angela Merkel qu’il qualifia d’irresponsable. “Pas d’angélisme, pas d’amalgames” martelait celui qui prétendait comprendre les appréhensions des français en matière d’immigration et d’insécurité.

Or, il s’agit bel et bien d’un “sentiment” de submersion qui s’est emparé des français. Si de nombreux commentateurs accréditent la “théorie du grand remplacement”, les ressortissants étrangers ne représentent en réalité que 5.6% de la population française, un chiffre qui progresse très légèrement depuis 1985. Les musulmans (qui crystalisent les tensions) français et immigrés représentent 7.5 % de la population parmi lesquels seuls 10% se considèrent pratiquants. Par ailleurs, il est important de rappeler qu’aucune corrélation entre religion, immigration et insécurité ne peut être démontrée car les statistiques éthniques sont interdites en France. Et quand bien même y aurait-il davantage de musulmans ou d’immigrés parmi les délinquants, une simple étude sociologique permettrait de mettre en évidences les racines éminemment sociales de cette surreprésentation. Enfin, si le côut élevé de l’immigration est souvent dénoncé, les études conduites par l’OCDE démontrent systématiquement que partout en Europe occidentale y compris en France, les étrangers contribuent davantage à l’économie du pays accueillant à travers l’împot, la consommation et la création d’emplois que ce qu’ils perçoivent en acquis sociaux. Les français et surtout les jeunes générations précarisées identifient à tort l’immigration à une menace pour l’emploi. Rappelons-nous cependant tout de même qu’en Allemagne et au Royaume-Uni où les immigrés représentent une part plus importante de la population qu’en France, le taux de chômage y est sensiblement plus faible.

Notre génération doit renouer avec ses valeurs de progrès

Un post assortie au hashtag #refugeeswelcome circule en ce moment sur les réseaux sociaux. Il démonte un par un les arguments anti-immigrationistes de la droite Britannique. Cette photo met en exergue la part insignifiante des réfugiés rapportée à la population du Royaume Uni tout en soulignant les efforts gigantesques consentis par des pays plus pauvres comme le Pakistan, la Jordanie et le Liban pour absorber respectivement 2.6, 2.4 et 1.1 millions de réfugiés en 2015. Aujourd’hui les rares soutiens d’une politique migratoire ouverte proviennent du milieu des affaires, du monde de l’art et de la culture ou d’essayistes comme Jacques Attali. Ce dernier explique d’ailleurs sans relâche avec une approche pragmatique et iconoclaste que l’immigration est le seule remède pour pallier à une démographie européenne souffreteuse.

Hier la jeunesse était à l’avant-garde des combats pour la régularisation des sans-papiers et contre le racisme, la xénophobie et le nationalisme. En 1986, elle manifestait en choeur à la mémoire de Malik Oussékine. En 2002, elle descendait dans tous les centres-villes de France pour s’indigner contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Aujourd’hui cette jeunesse nombriliste ignore (dans l’ensemble) la crise des réfugiés mais n’hésite pas (encouragée par l’UNEF) ) à se mobiliser contre la loi El Khomri qui porterait atteinte à son avenir économique. Au lieu d’adhérer aux thèses d’Eric Zemmour, notre génération doit renouer avec ses valeurs de progrès pour les réintroduire dans le débat public trop souvent pris en otage par une pensée réactionnaire et décliniste.

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