Pour une politique d’exportation des artistes français

Après le dernier remaniement et l’arrivée rue de Vallois d’Audrey Azoulay, ancienne conseillère culture de François Hollande, il est grand temps de revoir la politique culturelle de l’art contemporain.

En décembre dernier, la charte “1 immeuble, 1 oeuvre” a été signée entre le ministère de la Culture et treize grands acteurs de l’immobilier tels Accor, Eiffage ou encore Vinci. Ce programme consiste à acquérir pour un immeuble, une oeuvre d’un artiste contemporain, pour toute rénovation ou construction nouvelle. S’il faut saluer l’initiative de Fleur Pellerin, cette opération ne réponds pas au défi majeur de l’exportation des artistes contemporains français sur le marché mondial. Depuis la seconde guerre mondiale, détrônée par New York, Paris n’est plus la capitale de l’art. Dans le dernier classement Artindex (2015), évaluant les 100 artistes les plus exposés, américains et allemands y sont majoritaires. Seulement sept artistes français y figurent dont les premiers sont Anri Sala (26ème) et François Morellet (46ème). Dès lors, il est urgent de créer un écosystème favorable aux artistes, français, ou résidents en France, par une politique de soutien et d’exposition dans les institutions françaises et d’établir une véritable stratégie d’exportation des artistes à l’international.

Des institutions muséales frileuses

Depuis plus de 30 ans, la France dispose d’un réseau de 23 Fonds Régionaux d’Art Contemporain (Frac) soutenant la création artistique par l’acquisition et l’exposition d’oeuvres mais ayant aussi pour mission la démocratisation, au niveau régional, de l’art contemporain. Ce système nous est envié en dehors de nos frontières, permettant ainsi la découverte d’artistes français et étrangers très tôt comme l’américain Jeff Koons dont le Frac Acquitaine, dès les années 80, a acquis une pièce, aujourd’hui inabordable pour les crédits d’acquisition de nos musées. Ayant des budgets trop faibles, ne permettant pas une communication efficace de leurs actions et expositions, les Frac sont mal connus des français, qui les fréquentent peu, et pâtissent alors du manque de volonté politique aussi bien au niveau régional qu’au niveau étatique. Au côté de ces structures vertueuses, notons le manque de soutien des grands musées d’art contemporain, exposant des artistes décédés, étrangers ou tout simplement confirmés sur le marché de l’art. En 2016, le Centre Pompidou (Paris) expose Wilfredo Lam (mort en 1982), Anselm Kiefer (grand peintre allemand), et Gérard Fromanger (76 ans) quand la Tate Modern (Londres) présente une artiste britannique (Mona Hatoum) et que le Moma PS1 (New­York) met en avant la scène émergente new­yorkaise. Ainsi, puisque la jeune création française n’est pas exposée, quel visage offre aujourd’hui le Centre Pompidou à ses 3 millions de visiteurs dont un nombre important de touristes venu découvrir la scène artistique française?

Le privé au secours de l’action publique

A défaut de l’existence d’une politique culturelle ambitieuse, des initiatives privées fleurissent pour promouvoir à travers le monde les artistes contemporains français. L’Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français (ADIAF), regroupant 350 collectionneurs, a créé, il y a 15 ans le Prix Marcel Duchamp, au rayonnement international, récompensant un artiste français ou vivant en France. Le lauréat gagne 35 000€ ainsi qu’une exposition au Centre Pompidou avec les trois autres artistes nommés. A cela s’ajoute l’exposition dans un musée de province, des quatre artistes nominés pour le Prix Duchamp. L’ADIAF organise également des expositions à l’étranger pour défendre la scène contemporaine française. Le Turner Prize, crée en 1984 pour récompenser un artiste résidant en Grande­Bretagne, est organisé, non par le privé mais par la Tate Britain, institution muséale publique. On est alors en droit de se demander s’il y aurait des expositions d’artistes émergeants à Beaubourg, sans l’existence du prix Marcel Duchamp ? Co­fondé en 2010 par Christine Cayol, entrepreneure française, établie à Pékin, le Prix Yishu 8 est une résidence de trois mois à Pékin, récompensant un artiste français et permettant ainsi l’exportation d’artistes contemporain français sur la scène chinoise. Ce prix, soutenu par le mécénat , fait écho aux engagements croissants des entreprises dans la diffusion de l’art contemporain. Hermès, à travers sa fondation, expose des artistes tout autour du monde (Bruxelles, New York) ou encore Emerige (signataire de “1 immeuble, 1 oeuvre”) qui a crée un fonds de dotation pour les jeunes artistes français.

Mettre en place une politique d’exportation des talents français

L’Institut français sous l’égide du ministère des affaires étrangères a vocation à appliquer la politique d’influence culturelle, dessinée par le gouvernement. Il existe 37 instituts autour du monde et environ 800 alliances françaises, permettant alors la mise en place d’actions culturelles locales. En s’appuyant sur ce maillage international, il serait opportun de mettre en oeuvre, en plus des résidences d’artistes existantes, telle la villa Kujoyama (Kyoto), une véritable programmation d’expositions monographiques d’artistes français, bâtie par un collège de commissaires d’exposition et d’historiens d’art contemporain. Ces expositions itinérantes permettraient une visibilité importante pour les artistes, dans des régions variées mais également un amortissement des coûts de production, variable importante en cette période d’effort budgétaire. Ainsi, ce type d’opération servirait non seulement à faire connaître les artistes français mais participerait bien évidemment au rayonnement culturel de la France. Enfin, l’attribution de bourses aux galeries présentant des artistes français sur les foires d’art contemporain à l’étranger, pourrait être un levier efficace pour accroître la visibilité de nos talents.

Favoriser l’émergence de collectionneurs

Les artistes ne pouvant dépendre uniquement des pouvoirs publics, il est important de faire éclore des vocations de collectionneurs d’art contemporain dont le marché de l’art dépend grandement, et en particulier artistes et galeries. L’Etat peut jouer un rôle moteur, en soutenant, par la mise en place d’une fiscalité incitative, et en valorisant le rôle des collectionneurs dans le succès des artistes. A l’image des dons pour des oeuvres d’intérêt général ou d’utilité publique, déductibles des impôts à 66% dans la limite de 20% imposable, ce même dispositif pourrait être étendu aux achats d’oeuvres d’art dans des galeries françaises ou directement aux artistes, inscrits à la Maison des artistes, pour permettre ainsi le soutien du marché de l’art français. Il est évident qu’à l’avenir, il faudra veiller à ce que les oeuvres d’art ne rentrent pas dans le calcul de l’assiette de l’ISF. Enfin il est important de rappeler que face à des crédits d’acquisition en baisse, l’enrichissement des collections nationales est aujourd’hui dépendant des donations. L’année 2012, a été une année faste pour les collections publiques; 1200 dessins de la collection de Florence et Daniel Guerlain ont rejoint le fonds du Centre Pompidou, 128 tableaux ont été légués par le collectionneur allemand Michael Werner au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris et le galeriste Yvon Lambert a fait don de 556 oeuvres (d’une valeur avoisinant les 100 millions d’euros) aux collections publiques françaises. Ainsi, le développement des collections privées participe à celui des collections publiques et in fine à celui des carrières des artistes. Il faut donc les encourager.

Un commentaire

  1. Bonjour Mathieu,
    j’ai lu avec intérêt ton article.
    Une remarque concernant le soutien de l’Etat aux collectionneurs: ta proposition revient à faire financer tes acquisitions par le contribuable…Indéfendable sur le plan des principes. Par définition, le collectionneur est une personne privée, qui dépense son argent pour assouvir sa passion. Si demain, l’oeuvre, qu’acquiert à titre privé ce particulier, devait bénéficier d’argent public (même sous une forme indirecte pat l’avantage fiscal), je te prie de croire que ce serait un tollé médiatique surtout en cette période de chômage massif et structurel).

    D’autre part, concernant oeuvre d’art et ISF, n’oublie pas que beaucoup d’achats s’effectuent dans une logique de placement.

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