L’université en France : faisons preuve d’audace !

Le système universitaire français traverse une crise profonde. Résultat d’une inertie de longue durée, d’un déséquilibre majeur des moyens de financement, d’un déficit d’audace qui se traduit par une incapacité préoccupante à innover et se remettre en question, le modèle universitaire français périclite un peu plus chaque année, comme en témoigne le recensement des établissements français dans la plupart des classements internationaux. Souvent, face à l’envergure de la réforme d’un système si complexe que celui-ci, de nombreux commentateurs préfèrent mettre en doute les critères d’évaluation sur lesquels sont basés ces classements plutôt que de reconnaître l’évidente fragilité d’un modèle à bout de souffle. En conséquence, le rapport du très sérieux Institut Montaigne constate que malgré la consécration de plus d’1% du PIB français aux universités, la fragmentation du modèle universitaire et l’absence d’une stratégie globale de réforme structurelle relèguent le pays en queue de peloton des systèmes éducatifs supérieurs occidentaux.

Plus d’étudiants pour moins de moyens : une réforme indispensable du modèle économique

Le constat économique semble pourtant simple à première vue. Le nombre d’étudiants augmente chaque année alors que proportionnellement, les moyens diminuent. Le désir d’universalité de l‘enseignement supérieur propre à la France a façonné un système où le financement est majoritairement public (80%) et défini selon des méthodes de répartition peu flexibles.

En témoigne l’abandon du système dit de San Remo, jugé trop complexe et inefficace, et de son successeur, ironiquement nommé le système SYMPA, qui, malgré sa volonté à la fois de rationaliser l’efficience mais aussi d’optimiser l’équité du financement, n’a pas été à la hauteur des espérances. De plus, alors que l’on a eu de cesse de mettre en avant l’accroissement de l’autonomie des universités ces dernières années, des illogismes paralysants persistent. Tels que les dépenses liées à la masse salariale du personnel universitaire qui, bien qu’augmentant mécaniquement d’une année sur l’autre et ne dépendant pas des universités (puisqu’il s’agit de fonctionnaires) ne sont compensées que partiellement par l’Etat, ou encore la mesure d’exonération des boursiers à taux zéro, non-suivie de rétribution analogue dans la dotation globale de fonctionnement des universités.

Ces échecs mettent en évidence deux constats. Premièrement, qu’une tentative de rationalisation budgétaire sans l’instauration d’un standard universel de comptabilité interne transparent et efficace pour les établissements provoque un manque de lisibilité et de clarté qui rend impossible tout perfectionnement significatif de l’efficience budgétaire, et entraîne même un résultat contreproductif, dans la mesure où le manque de données fiables oblige à la mise en place de
financements compensatoires supplémentaires favorisant la propension aux erreurs de calcul. Il apparaît donc évident que rationalisation et rigueur fonctionnelle ne peuvent être dissociées.

Deuxièmement, ces insuccès démontrent également que, même si elle n’avait pas échoué de la sorte, la méthode unique qui consiste à optimiser le financement de la structure n’est ni suffisante pour parvenir à reformer le système universitaire de façon pérenne et novatrice, ni compatible avec la nécessité de faire correspondre des exigences de résultats à la fois quantitatives et qualitatives. La réforme doit donc s’attaquer au modèle économique global des universités.

Face à ces constats, d’autres propositions de réforme doivent être explorées, à commencer par la remise en cause de la quasi-gratuité. À l’aune d’une transformation économique sans précédent qui nécessite à la fois la mise en place de cursus en innovation constante, ouverts sur l’international, mais aussi pluridisciplinaires et professionnalisant face à une compétition féroce à l’étranger où l’investissement dans l’enseignement supérieur est en croissance permanente, la résistance contre l’augmentation des droits d’admission est une hérésie.

Bien qu’il ne soit pas question d’adopter un mode de fonctionnement tel qu’on le trouve dans les pays anglo-saxons, où les frais de scolarité peuvent s’élever jusqu’à 60.000 euros, dans un contexte de réduction importante des dépenses publiques et alors que la dette atteint des niveaux records, il est nécessaire d’envisager un modèle plus équilibré qu’il ne l’est à présent. C’est pourquoi, à ceux qui s’insurgeraient en criant à l’exclusion et à la sélection par l’argent, il faut répondre que c’est bel et bien la philosophie de la quasi-gratuité universelle qui favorise les inégalités, puisqu’elle fait de l’université une voie de garage qui entretient la médiocrité des cursus au profit d’écoles aux formes juridiques hybrides, généralement privées, dont les enseignements sont souvent superficiels et restreints à une discipline unique et où les frais de scolarité sont bien plus élevés que les augmentations préconisées par l’inspection générale des finances (1000€), ou par l’Institut Montaigne (500€) pour les facultés.

Financement privé : un prêt indexé sur le salaire à la sortie ?

Parce que l’enseignement supérieur doit ambitionner d’assurer la concordance de trois objectifs qui sont : la qualité de son fonctionnement, la garantie d’une égalité des chances à l’entrée, et la nécessité de pouvoir croître efficacement en fonction de la demande, il apparaît évident qu’un mécanisme de financement privé doit venir compléter les investissements publics pour assurer la pérennité et la modernisation du système éducatif supérieur français. Notons que, parallèlement à l’attribution de bourses ou au financement par les entreprises, des modèles alternatifs de financement par le prêt existent et ont été mis en place avec succès dans d’autres pays, apportant ainsi un élément d’analyse contredisant la croyance populaire qui établit une corrélation entre augmentation des frais de scolarité et exclusion des plus pauvres du système éducatif supérieur.

Ainsi, Nick Barr et Lain Crawford de la London School of Economics ont pensé un système de prêt, délibérément conçu pour les étudiants, et qui permet de garantir l’indexation du remboursement sur le salaire en sortie de cursus. Par ce biais, l’étudiant devenu salarié se voit retenir une fraction de ses revenus, proportionnelle à son salaire, jusqu’à ce qu’il ait remboursé l’intégralité du prix de sa formation. Là où le système est particulièrement innovant, c’est qu’il dispose d’une soupape de sécurité en cas d’impossibilité de remboursement, garantissant des taux d’intérêts très bas voire nuls, et des périodes de remboursement prolongées. En effet, le diplômé sans emploi, ou dans l’incapacité de consacrer une partie de ses revenus pour le remboursement de son prêt, n’est pas dans l’obligation de défrayer sa dette. Dette qui s’annule automatiquement si l’incapacité de remboursement se prolonge au-delà de 25 ans. Il est même possible d’envisager un remboursement, non pas aux universités, mais directement au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (ou à une agence indépendante), ce qui permettrait d’accroître considérablement le budget global des universités et de garantir une compétition équitable entre les établissements, dont la qualité de gouvernance seule leur permettrait de se distinguer et, en conséquence, d’obtenir plus de fonds. Bien qu’imparfait, ce système de retenue salariale liée au revenu permet néanmoins d’envisager d’autres modèles qui soient mieux adaptés aux exigences de réforme, plus équilibrés et surtout plus audacieux.

Actuellement, la sélection se fait par l’échec car, parce qu’elles sont obligées de diminuer les coûts et les effectifs, les universités tirent au sort des étudiants qu’elles ne sont donc pas en mesure d’orienter efficacement. Les processus d’orientation doivent donc être renforcés, car il s’agit ici aussi de s’assurer d’un niveau suffisant pour permettre une meilleure distribution des étudiants en fonction de leur niveau réel. La sélection doit donc se faire en parallèle d’une mise en place de formations mieux adaptées, parmi lesquelles les plus rigoureuses devraient offrir une plus grande pluridisciplinarité (bi-cursus, double-licences, etc…) sur une base de prérequis échelonnée par niveau. Ici encore, le système français est paradoxal, dans la mesure où il se montre très sélectif partout, sauf en ce qui concerne le recrutement universitaire, ce qui est absurde.

La fusion entre les Grandes écoles et les universités

Enfin, il est important de figurer une dernière inadéquation propre à ce système : la séparation entre grandes écoles, organismes de recherche et universités, qui disperse les ressources, augmente les dépenses, et ne favorise ni la pluridisciplinarité, ni l’exportation de nos diplômes, ni la compétitivité de notre modèle à l’étranger. Dans ce contexte, la question de la fusion entre les grandes écoles et les universités doit également être posée car la stratégie qui consiste à vouloir mener plusieurs objectifs à la fois, sans toutefois mettre en place une convergence des instruments et des moyens, est profondément inadaptée. La logique de regroupement de la loi pour l’enseignement supérieur et la recherche, bien que porteuse de nobles intentions, n’a pas été complétée par suffisamment de réformes structurelles. Cela occasionne une dispersion des efforts et une modification perpétuelle des horizons d’actions, et produit pour l’instant plus de confusion, d’incohérences et de questionnements sur le bien-fondé d’un tel bouleversement que de réelles transformations positives. Une non-réforme donc, où tout reste à faire, et qui gaspille les ressources exceptionnelles dont pourrait disposer l’enseignement supérieur français.

La réforme de l’enseignement supérieur français est un projet d’envergure. Bien qu’incomplète, cette analyse vise à montrer qu’il est nécessaire d’entreprendre une réforme profonde et structurelle d’un modèle épuisé, bloqué en interne et foncièrement inadapté aux défis du 21e siècle. Que l’ambition française soit de rivaliser avec les grands pôles académiques internationaux, de donner un second souffle à son système universitaire, ou d’offrir davantage d’opportunités à sa jeunesse, il sera impératif de rationaliser les finances, en optimisant la lisibilité à la fois budgétaire et fonctionnelle, mais aussi de consolider des pôles à travers le regroupement des compétences et des ressources, le renforcement et l’ouverture des cursus et de donner davantage d’autonomie dans la gouvernance, ainsi que plus de flexibilité dans les moyens de financement.

Enfin, c’est surtout d’audace dont auront besoin les décideurs politiques, pour oser innover et transformer radicalement les modes de fonctionnement.

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