Le Château Européen

De normes en régulations, les actions de l’Union semblent trop souvent techniquement envahissantes et paradoxalement se limiter au plus petit dénominateur commun politique. Qu’il s’agisse de la crise de la dette souveraine, de celle des migrants, du Brexit ou encore des négociations sur le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), l’Europe est constamment synonyme d‘inanité, d’immobilisme et d’inachèvement.

Un bilan préoccupant et des enjeux majeurs

Face à ce constat, la France se désengage de plus en plus de son rôle de pilote du projet européen, comme en témoigne le rapport co-écrit par les députés MM. Caresche et Lequiller à paraître dans les prochains jours, et qui souligne la perte d’influence française dans le processus décisionnel au sein de l’Union européenne. Parmi les sources d’inquiétude majeures, on notera l’incapacité française à moderniser son économie et à adopter un comportement crédible vis-à-vis de ses finances publiques, le déclin symboliquement fort de l’emploi de la langue française au sein des institutions – et notamment à la Cour de Justice européenne, pourtant bastion historique de la langue de Molière – ou encore la diminution du contingent français aux postes clés des institutions communautaires.

Trois facteurs clés responsables du grippage politique européen

Premièrement, le couple franco-allemand, moteur de la construction européenne, est manifestement à l’arrêt. Depuis les années Chirac-Schroeder, cette rupture s’accroit inexorablement et les relations VGE-Schmidt ou Mitterrand-Kohl ont cédé aux relations consensuellement désincarnées et sans substance de ces dernières années, qui cachent en fait une profonde incapacité à communiquer et se comprendre, ainsi qu’à faire le choix d’engagements politiques audacieux et communs.

Deuxièmement, une Union qui multiplie ses activités à outrance au détriment de toute cohésion, élargit son périmètre et se disperse au lieu de recentrer, d’approfondir sa structure et de renforcer ses mécanismes par l’accroissement de ses moyens, ne sera pas en mesure de se construire un avenir durable et solide.

Enfin, il s’agit de ne pas ignorer la problématique liée au désintérêt du grand public pour les affaires européennes. Celle-ci est cruciale. Les médias et les politiques nationaux sont responsables de ne parler de l’Europe que lorsqu’elle dysfonctionne, et de n’y envoyer en grande majorité que des personnalités sans envergure ou en manque de popularité.

Comment espérer qu’une population désabusée par un environnement économique et politique fait d’interdépendances et de problématiques complexes soit en mesure d’identifier clairement les défis auxquels elle fait face, si l’on s’évertue à cantonner le débat au niveau national ? À l’aune de l’économie 2.0 et de partage, des enjeux transnationaux liés aux problématiques environnementales, et d’une concurrence industrielle et commerciale impitoyables, les débats restent désespérément nationaux et les solutions épouvantablement inadéquates. Il faut, là aussi, s’extraire du cadre de référence actuel et donner sa place à l’Europe médiatique.

Bruxelles, un monde à part

D’un point de vue sociologique, l’institutionnalisation européenne postule un champ de neutralisation dont les acteurs occupent une position d’intermédiaires de la négociation, dépositaires d’une autorité fonctionnelle qui les dépossède d’une autorité politique transcendante. Dans ce rôle d’intermédiaire, dont la légitimité est acquise par l’attribution volontaire et encadrée d’un rôle orienté vers la recherche du compromis, l’agent européen est pris au piège dès lors que sa capacité technique constitue la condition de son pouvoir, mais également la limite de son autorité. Ce statu quo cantonne l’agent du champ européen à son rôle de gestionnaire et n’offre que peu de capacité pour la conquête de la reconnaissance de l’autorité politique, qui reste une prérogative nationale.

En conséquence, l’agent de la construction européenne se retrouve emprisonné dans des réseaux internes qui créent une doctrine propre et autonome qui focalise les agents européens sur leurs propres mécanismes de légitimation. Une telle dynamique contribue au refoulement du politique, car elle entretient un ethos de la neutralité qui restreint l’agent à sa spécialisation fonctionnelle à l’intérieur de la ‘machine européenne’. L’espace public européen a donc été conçu comme un espace de neutralisation des conflits, avant d’être un espace politique propre.

Cette dynamique a pour effet de ne pas transformer la réalité politique et donc, de ne pas permette de faire naître un nouveau paradigme par la construction européenne et les acteurs qui la composent. L’agent européen peut donc difficilement s’extraire de son attribution fonctionnelle, et tend à se cloisonner dans son rôle d’expert lointain, dans la mesure où sa technicité le condamne à la reproduction de ce rôle autour de capitaux difficilement exploitables et diffusables hors Bruxelles.

Il faut donc recréer une passerelle qui lie « l’Europe de Bruxelles » aux européens, et réinvestir le projet européen d’une dimension symbolique, sans laquelle aucun progrès technique durable et profond n’est réalisable. Pour ce faire, il faut substituer courage politique et innovation aux stratégies de victimisation propres à la rhétorique populiste et prendre conscience de l’importance de la double nécessité de faire comprendre l’Europe aux européens, mais également de faire comprendre les européens à l’Europe.

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